1) Un statut politique unique, entre autonomie et souveraineté danoise
Le Groenland (Kalaallit Nunaat) est un territoire autonome au sein du Royaume du Danemark. Il dispose d’un gouvernement (Naalakkersuisut) et d’un parlement (Inatsisartut) et gère l’essentiel des affaires intérieures. Le cadre actuel s’appuie sur une autonomie renforcée depuis 1979 et surtout sur la loi d’autonomie de 2009, qui reconnaît le peuple groenlandais comme un peuple doté du droit à l’autodétermination et ouvre, en théorie, la voie à l’indépendance via référendum, puis négociation avec Copenhague (et validation finale par le parlement danois).
Dans ce schéma, le Danemark conserve des compétences régaliennes clés — défense, politique étrangère (dans une large mesure) et monnaie — tout en restant le principal soutien budgétaire. Les ordres de grandeur sont déterminants : l’« annual block grant » danoise est couramment donnée autour de 3,9 milliards de couronnes danoises par an (plus de la moitié du budget public groenlandais selon plusieurs sources), un niveau qui illustre la dépendance financière du territoire, tout en nourrissant le débat interne sur l’indépendance.
Données de base : le Groenland compte environ 56 699 habitants (estimation au 1er janvier 2024), dont près de 20 000 à Nuuk, la capitale.
2) Pourquoi la convoitise américaine revient (très) fort avec Trump
L’argumentaire public de Trump combine deux ressorts : sécurité et ressources. Dans ses déclarations récentes, il insiste sur le fait que si les États-Unis n’agissent pas, « la Russie ou la Chine » pourraient accroître leur présence et peser sur l’Arctique. C’est précisément cette lecture — et la rhétorique de coercition — qui a déclenché l’alarme européenne et danoise, avec des avertissements sur les conséquences pour l’Alliance atlantique.
Mais derrière le discours, la logique géostratégique américaine est cohérente :
Le Groenland est sur la route la plus courte entre l’Amérique du Nord et l’Europe/Arctique, et au cœur des architectures de surveillance et de défense en haute latitude.
Les États-Unis y disposent déjà d’une présence militaire historique, pivot de l’alerte avancée et de la surveillance spatiale/missile. (L’actuelle base américaine de référence est Pituffik Space Base, ex-Thulé, souvent citée comme installation la plus septentrionale du DoD.)
Trump ajoute une dimension transactionnelle (achat/prise de contrôle) qui heurte frontalement le principe d’autodétermination — et qui, politiquement, soude en général Nuuk et Copenhague dans un refus net (« pas à vendre »).
3) Les richesses : un potentiel réel, mais difficile à transformer en « ruée » minière
Le Groenland attire aussi parce qu’il est décrit comme minéral-riche : terres rares, uranium, or, etc. C’est un point régulièrement rappelé dans les synthèses factuelles sur l’île.
Cependant, deux nuances comptent pour une lecture professionnelle :
L’économie réelle actuelle est étroite et peu diversifiée. La pêche domine : elle représente environ 90% des exportations, ce qui rend l’île vulnérable aux cycles, aux quotas, aux prix et au climat.
Le passage du “potentiel” à la production se heurte aux coûts et aux contraintes : infrastructures limitées, conditions arctiques, acceptabilité sociale et environnementale, besoins énergétiques, volatilité des marchés, et dépendance à des chaînes de valeur (raffinage) largement situées hors du Groenland.
Sur l’énergie, les évaluations géologiques évoquent aussi des volumes possibles en hydrocarbures — surtout offshore. À titre d’exemple, l’USGS a estimé (pour une province précise de bassins de rift à l’est du Groenland) un potentiel moyen d’environ 31 400 millions de barils équivalent pétrole (MMBOE) d’hydrocarbures non découverts. Cela ne signifie pas des réserves prêtes à extraire, mais un ordre de grandeur du potentiel géologique.
L’autre réalité, souvent sous-estimée dans le débat, est l’effort d’infrastructure nécessaire pour “désenclaver” l’île : aéroports, ports, pistes, logistique. Des projets d’extension d’aéroports (Nuuk, Ilulissat, Qaqortoq) sont justement mis en avant comme leviers de tourisme et d’accessibilité.
4) Le rappel historique : les États-Unis ont (déjà) essayé
L’idée d’un Groenland « à acheter » n’est pas nouvelle. Après la Seconde Guerre mondiale, Washington a envisagé explicitement une acquisition.
1946 : offre formelle américaine. Le point le plus documenté est l’initiative de 1946 : l’administration Truman proposa au Danemark 100 millions de dollars en or pour acheter le Groenland. Le Département d’État évoquait alors l’importance vitale de l’île pour la sécurité américaine dans les hautes latitudes.
Années 1950 : la logique persiste. Plutôt qu’une “nouvelle offre” publique, on observe la continuité de l’intérêt stratégique via les arrangements de défense : l’accord de défense de 1951 a consolidé la présence américaine et l’accès militaire (dans un cadre OTAN). Des discussions internes américaines ont encore existé au milieu des années 1950 sur l’intérêt d’une souveraineté américaine “plus solide” — même si la voie jugée réaliste est restée celle des droits de base et de défense, non celle d’un rachat politiquement explosif.
Autrement dit : l’histoire montre une constante — Washington veut s’assurer que le Groenland ne puisse pas devenir un angle mort stratégique.
5) Enjeux stratégiques : routes arctiques, défense, Chine et Russie
Le Groenland se situe au croisement de plusieurs dynamiques lourdes :
a) La militarisation “par le nord”
Le théâtre arctique redevient central à mesure que les capacités balistiques, hypersoniques, et de surveillance évoluent. Les hautes latitudes sont la route la plus courte pour certains vecteurs, et la détection/traque en Arctique devient un avantage stratégique. La présence américaine au Groenland s’inscrit dans cette logique de longue durée.
b) Les routes maritimes et la logistique
La fonte de la banquise n’ouvre pas une autoroute simple et sûre, mais augmente la fenêtre d’activité, les enjeux de recherche-sauvetage, de contrôle et de présence. Dans un espace immense et peu peuplé, la souveraineté se matérialise par la capacité à surveiller, cartographier, intervenir.
c) L’angle des ressources critiques
Même si les volumes exploitables restent incertains, la simple possibilité de diversifier l’approvisionnement occidental en “matières premières critiques” — et de réduire la dépendance à des monopoles de transformation — alimente les convoitises et les stratégies d’influence.
d) La rivalité politique
Cette semaine encore, la Chine a explicitement dénoncé la rhétorique américaine sur le Groenland et rappelé son intérêt arctique “dans le cadre du droit international”.
Côté européen, la ligne est : souveraineté danoise + autodétermination groenlandaise, avec en toile de fond la crédibilité de l’OTAN si une pression coercitive visait un allié.
6) Le Danemark : soutien financier, réassurance militaire, et équilibre politique délicat
Pour Copenhague, le Groenland est à la fois un pilier géopolitique (poids accru dans l’OTAN, dans l’Arctique) et un défi politique, car tous les grands partis groenlandais défendent l’idée d’une indépendance à terme, à des horizons variables. Les tensions actuelles renforcent ce paradoxe : le Danemark doit “protéger” un territoire qui pourrait, un jour, choisir de partir.
Sur le plan budgétaire et socio-économique, Copenhague reste incontournable :
la subvention annuelle (ordre de grandeur DKK 3,9 млрд) structure l’équilibre financier ;
des investissements ciblés sont annoncés pour renforcer infrastructures et services, par exemple un plan danois de 1,6 milliard de couronnes (enveloppe 2026-2029) pour infrastructure/santé, dans un contexte de compétition d’influence.
et, sur le volet défense arctique, le Danemark met en avant des efforts accrus — dans un environnement où Washington reproche régulièrement aux Européens de “ne pas en faire assez”.
Enfin, un élément souvent oublié dans les débats “macro” : les fragilités sociales et démographiques locales (logement, coût de la vie, etc.) pèsent sur toute trajectoire d’autonomie renforcée.
7) Les scénarios crédibles à court terme
À court terme, trois issues dominent les analyses :
Statu quo musclé : maintien du cadre Royaume du Danemark + autonomie, avec hausse de l’investissement danois et une coopération renforcée (mais négociée) avec les États-Unis.
Autonomie accrue / “association” : certains évoquent des formats de type “compact” (protection + investissements contre accès stratégique), sans annexion formelle — politiquement plus réaliste que l’achat.
Indépendance à moyen terme : possible juridiquement, mais conditionnée à un référendum et à la soutenabilité économique (donc à une diversification et/ou à un nouveau régime de transferts).
Conclusion
La poussée de tension de janvier 2026 ne “crée” pas l’enjeu groenlandais : elle l’accélère et le rend plus visible. Le Groenland combine un statut politique singulier, une économie dépendante mais des atouts potentiels, et une position géographique qui redevient centrale dans l’architecture de sécurité du XXIe siècle. La question la plus importante n’est pas “qui va l’acheter”, mais comment Nuuk peut sécuriser son autodétermination (économique, sociale, institutionnelle) dans un environnement où la valeur stratégique de l’île augmente plus vite que ses capacités à absorber les chocs.