Křetínský à l’assaut de Fnac Darty

fmorelle Par Le 2026-01-26

Le milliardaire tchèque Daniel Křetínský, figure désormais familière du capitalisme français, a franchi un cap symbolique ce lundi 26 janvier 2026 en annonçant une offre publique d’achat volontaire visant à prendre le contrôle majoritaire de Fnac Darty. L’opération, présentée comme « amicale » et soutenue par le conseil d’administration du distributeur, valorise le groupe à environ 1,1 milliard d’euros et propose 36 euros par action, soit une prime d’environ 19 % sur le dernier cours de clôture.

Au-delà du dossier boursier, l’initiative ravive une question récurrente à Paris : jusqu’où ira l’investisseur, qui a multiplié en quelques années les positions dans des secteurs structurants comme la distribution, les médias, l'édition ou encore l'énergie, au point que certains observateurs s’interrogent sur le poids politique indirect que pourrait conférer un tel portefeuille à l’approche de la présidentielle de 2027.

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Une OPA calibrée pour dépasser 50 %, sans retrait de cote annoncé

Křetínský n’arrive pas en terrain inconnu. Via son véhicule d’investissement Vesa Equity Investment, adossé à son groupe EP, il détient déjà 28,5 % de Fnac Darty. L’offre vise explicitement à franchir le seuil de la majorité, tout en affirmant ne pas chercher, à ce stade, une procédure de retrait obligatoire (squeeze-out) ni une modification de la politique de dividende.

Côté Fnac Darty, l’accueil est favorable : le groupe met en avant la continuité stratégique et le soutien à l’équipe dirigeante. Selon la presse économique, l’offre devrait être soumise aux autorisations réglementaires dans les prochaines semaines, avec un calendrier de dépôt et d’instruction qui renvoie inévitablement aux mécanismes de contrôle des investissements et de la concurrence.

Une stratégie d’« ancrage » en France, par blocs sectoriels

1) Distribution : Fnac Darty, et le précédent Casino

Fnac Darty s’inscrit dans un tropisme clair : le commerce et les actifs « grand public ». Křetínský est déjà impliqué dans la restructuration et la reprise de Casino, au terme d’un plan validé par la justice commerciale parisienne en 2024, qui a profondément remodelé l’actionnariat du distributeur.
Fin 2025, Casino évoquait encore une nouvelle phase de restructuration et des besoins de financement, avec la possibilité d’une hausse de capital qui renforcerait mécaniquement la position du consortium mené par l’investisseur tchèque.

Lecture possible : Fnac Darty offrirait à Křetínský un actif plus « premium », moins alimentaire, davantage exposé aux biens culturels, à l’électronique et aux services — donc très visible dans le débat sur la consommation, la culture et la transformation du retail.

2) Médias : consolidation, cessions… et repositionnement

En parallèle, l’entrepreneur a bâti en France un pôle médias autour de CMI France. Le groupe conserve notamment des titres comme Elle, Marianne et Franc-Tireur, tout en ayant procédé récemment à des cessions et à une réorganisation sociale, signe d’un portefeuille en mouvement.
Ce point est central dans les interrogations sur l’influence : la détention de médias n’implique pas automatiquement un levier politique direct, mais elle pose — structurellement — la question du pluralisme, de l’orientation éditoriale et de la gouvernance.

3) Édition : Editis, un actif culturel et industriel

L’acquisition d’Editis (ex-Vivendi), finalisée en 2023 pour 653 millions d’euros selon la presse spécialisée, a installé Křetínský au cœur de la chaîne du livre, de l’auteur au lectorat.
Là encore, l’édition n’est pas un simple actif financier : elle touche à la production d’idées, au scolaire et au débat public — des thèmes particulièrement sensibles à l’approche d’échéances électorales.

4) Énergie : retour aux fondamentaux… et entrée chez TotalEnergies

Historiquement, Křetínský a fait fortune dans l’énergie avec EPH. En novembre 2025, un accord avec TotalEnergies a fait de son groupe un actionnaire significatif du géant français : EPH devait recevoir l’équivalent d’environ 4,1 % du capital de TotalEnergies, à la faveur d’une opération valorisée à 5,1 milliards d’euros et d’un partenariat sur des actifs de production électrique flexible.

Pourquoi cela compte politiquement ? Parce que l’énergie touche à la souveraineté, aux prix et à la transition — trois thèmes majeurs du cycle 2026–2027.

À l’approche de 2027 : influence réelle, influence supposée, et zones de vigilance

Les interrogations qui émergent ne portent pas seulement sur la taille de sa fortune, mais sur la cohérence de son empreinte :

Médias + édition : capacité potentielle à peser sur l’écosystème informationnel et culturel ;

Distribution : présence dans des marques grand public, vitrines du quotidien ;

Énergie : entrée au capital d’un acteur stratégique et exposition à des décisions publiques (régulation, fiscalité, investissements).

Cela ne prouve pas une intention politique : ce serait un raccourci. Mais plusieurs épisodes récents montrent que les pouvoirs publics et le Parlement restent attentifs à la nature des actifs visés lorsqu’ils touchent à des secteurs sensibles (défense, technologie, souveraineté). Des résistances politiques avaient notamment été évoquées lors de ses mouvements d’intérêt autour d’actifs jugés stratégiques.

En France, cet arbitrage s’appuie sur plusieurs garde-fous : droit de la concurrence, règles de marchés financiers, et — selon les cas — dispositifs de contrôle des investissements dans des secteurs critiques. À mesure que Křetínský renforce sa présence, la question devient donc moins « peut-il acheter ? » que « à quelles conditions de gouvernance et de transparence ? ».

Ce qu’il faut surveiller dans le dossier Fnac Darty

Le niveau d’adhésion des actionnaires : l’offre vise une majorité ; l’équilibre dépendra du taux d’apport.

Les engagements de long terme : maintien du siège, stratégie, investissements, dividende, non-retrait de cote.

Les signaux sociaux et industriels : Fnac Darty est un employeur visible ; l’opinion publique se saisit vite des restructurations dans le commerce.

Le contexte politique : plus on se rapproche de 2027, plus les opérations mêlant médias/culture/secteurs stratégiques seront lues à travers un prisme de pouvoir.

Conclusion

L’OPA sur Fnac Darty marque un moment de bascule : Daniel Křetínský ne se contente plus d’être un actionnaire influent, il ambitionne d’être un actionnaire de contrôle d’un distributeur emblématique.
Combinée à son empreinte dans les médias, l’édition, la distribution et l’énergie, l’opération nourrit un débat français classique : l’articulation entre capital, souveraineté et démocratie, surtout quand l’horizon électoral se rapproche.