Un Ministère de la mer, un enjeux international

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  • Le 2020-09-19

Si depuis 2017, il n’y avait plus de ministère ou de secrétariat d’état dédié à la mer en France, c'est maintenant chose faite. La mer dispose, à nouveau, d’un ministère chargé de toutes les questions maritimes. Annick Girardin a été nommée en juillet dernier Ministre de la Mer. Une décision à laquelle on pouvait s’attendre après les récentes déclarations d’Emmanuel Macron sur "l’accélération de la stratégie maritime" de la France.
A cette occasion, Le Dico du Commerce International vous propose de revenir sur cette nouveauté du dernier remaniement gouvernemental qui semble illustrer le regain d'intérêt du Président aux enjeux maritimes hautement stratégiques, à travers l'interview et l'analyse de Julia Tasse chercheuse à l'IRIS*.

*L’IRIS, association créée en 1991 reconnue d’utilité publique, est un think tank français travaillant sur les thématiques géopolitiques et stratégiques, le seul de dimension internationale à avoir été créé sur une initiative totalement privée, dans une démarche indépendante. L’IRIS est organisé autour de 4 pôles d’activité : la recherche, la publication, la formation et l’organisation d’événements.
Site web de l'IRIS : https://www.iris-france.org/
L'interview vient intégralement du site de l'IRIS.

Bonne lecture !

Mer

Comment expliquer la mise en place d’un nouveau ministère de la Mer lors du dernier remaniement ?  

Jusqu’à présent, et depuis quasiment 30 ans, les prérogatives liées à la mer étaient morcelées entre les ministères. L’océan est, par essence, lié à beaucoup de sujets différents – la pêche étant l’extension d’une forme de chasse, l’aquaculture de l’agriculture, le transport maritime constituant un nœud économique des échanges mondiaux tandis que les pollutions affectant les écosystèmes marins proviennent en grande partie des activités terrestres (80 % du plastique en mer est issu d’activités à terre). Il est donc délicat de structurer un système de gouvernance équilibré, prenant à la fois en compte la connectivité de l’espace maritime – qui regroupe beaucoup d’activités au même endroit et qui accueille une biodiversité souvent migratrice – et permettant aussi à chaque secteur maritime d’être en lien avec le reste de leur chaîne de valeur terrestre. 

D’ailleurs, cette fragmentation de la gouvernance se retrouve également dans le système international. Différentes agences de l’ONU et différentes conventions gèrent les espaces côtiers, les mers régionales, les eaux internationales, le sol et le sous-sol, les espèces marines protégées, la pêche, le transport, etc. 

L’intérêt d’un tel ministère est pour moi double : d’une part, encore une fois, il souligne que la mer, ou l’océan, est un espace qu’il convient de gérer, d’utiliser, de protéger de manière coordonnée puisque l’ensemble des espaces marins sont connectés, de l’océan Arctique au sud du Pacifique ; d’autre part, l’espace maritime français, le deuxième mondial après celui des États-Unis, est un vecteur de puissance, il abrite des espèces uniques et constitue une raison suffisante pour la création de ce ministère, de par l’ampleur de la tâche que représente sa « gestion ».

En géopolitique, l’océan est-il un sujet ?  

L’océan est un espace relativement négligé, la pensée humaine se concentrant sur son environnement direct, majoritairement terrestre. Le domaine marin français s’est donc construit de son côté, malgré la longueur des littoraux français, l’insularité des territoires d’outre-mer et l’importance de notre zone économique exclusive. Pourtant, c’est l’océan qui fut le vecteur des relations internationales actuelles, de la mondialisation (avec les galions espagnols et les comptoirs de la route des épices), des échanges commerciaux, culturels et maintenant numériques – 99 % des télécommunications passent par les câbles sous-marins. L’espace maritime est donc hautement stratégique, d’un point de vue militaire, évidemment, mais aussi d’un point de vue économique : contrôler le transport de marchandises par cargo, c’est contrôler souvent une part importante des importations et des exportations d’un pays. Les câbles sous-marins constituent également des enjeux stratégiques, du fait des informations qui y passent et des systèmes de plus en plus critiques (finance, hôpitaux, véhicules autonomes…) qui en dépendent. Enfin, le monde marin est le dernier qu’il nous reste à explorer : on ne connaît pas l’ensemble de la cartographie des fonds marins, on ne comprend pas l’entièreté des phénomènes physiques liés à l’océan et l’ensemble des espèces marines (on estime que 91 % des espèces marines pourraient encore nous être inconnues). 

Quels signaux faibles devraient être au cœur de l’action internationale du ministère de la Mer ?  

En fonction de ses prérogatives, qui n’ont pas été rendues publiques au moment de cet entretien, le ministère de la Mer pourrait jouer un grand rôle au niveau international. Comme porte-parole de l’engagement français en faveur de la biodiversité marine et des écosystèmes marins, dans le cadre de conventions internationales comme la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique ou la Convention sur la Diversité biologique, ou lors d’événements internationaux comme les négociations sur les eaux internationales en cours à l’ONU. Pour réaffirmer sa puissance maritime d’autre part. La France a la chance d’avoir un espace maritime d’envergure mondiale et une économie bleue dynamique (construction navale, armateur, pêche, énergies de la mer, recherche). La France doit se réapproprier sa mer, et cela passera également par le soutien aux scientifiques et à l’éducation, pour mieux connaître et mieux protéger. L’information et la formation seront au cœur des solutions pour répondre aux enjeux et anticiper les signaux faibles.